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Le capital est de 11 700 euros, divisé à part égale entre chacun des salariés. Ces derniers ont acquis leur part dès leur arrivée (souvent à crédit sur les salaires à venir).
Il faut reconnaître que la faiblesse des investissements nécessaires à notre activité (quelques ordinateurs, de la documentation, etc.) facilite cet égalitarisme. Investir personnellement une forte somme sur un avenir, certes égalitaire, mais incertain et désindividualisé, est peut-être plus difficile à demander.
A priori, tout le monde s’essaye à tout. Chaque type de travail est réparti entre tous les salariés, qu’il s’agisse d’écriture, de démarchage, de suivi des clients, de gestion ou d’administration. En réalité, certaines tâches sont toujours effectuées par la même personne. Selon l’urgence, le niveau d’exigence, les envies et les compétences de chacun, la règle s’est donc adaptée. Il n’en reste pas moins que personne n’est responsable seul d’un dossier. Nous essayons donc le plus possible d’avoir une prise en charge collective des différentes tâches à effectuer. Ce qui implique que chacun s’intéresse à tout et se forme à toutes les tâches nécessaires au fonctionnement de l’entreprise, à la comptabilité comme à la production. Reste que notre bonne volonté se laisse parfois endormir...
Par ailleurs, cette approche n’est pas sans poser des problèmes de rapport au travail. Le travail est souvent constitutif de l’identité de la personne, du sentiment qu’a chacun de sa valeur et de son utilité. Dès lors que le résultat de son travail n’est plus directement attribué au salarié mais est le fruit du collectif, comment s’y retrouver, se rassurer ?
Nous sommes tous payés au même salaire horaire. Ce principe a deux corollaires. Nous notons individuellement toutes nos heures de travail, quelle que soit la nature de ce travail (écriture, prospection, gestion, etc.) et chacun est payé en fonction du nombre d’heures effectuées. Chacun travaille le nombre d’heures qu’il souhaite (ou qu’il peut), en s’engageant sur une quantité d’heures et une durée.
Nous avons réinventé la pointeuse, mais c’est une auto-pointeuse et elle est la condition de la liberté de chacun et de l’égalité de tous. Revers de la médaille, cette autosurveillance est parfois oppressante, lorsque l’on pense à la rentabilité de l’heure travaillée et au gain ou à la perte qu’elle peut occasionner à la structure.
Si nous avons décidé que tous les types de travaux se valent, c’est que nous refusons que les éventuelles différences de productivité deviennent des critères de rémunération. Les critères de hiérarchisation des salaires dans les entreprises traditionnelles ne sont pas moins arbitraires et idéologiques que les nôtres et ils suscitent des conflits sans fin.
Nous n’avons aucune fonction de dirigeant , qu’il s’agisse de la conduite financière de l’entreprise, de son fonctionnement global ou quotidien. Aucun système de pouvoir n’est instauré et les décisions sont prises à l’unanimité ce qui peut parfois prendre un peu de temps. Juridiquement, nous sommes obligés d’avoir un gérant. Il est donc tiré au sort chaque année parmi ceux qui ne l’ont pas encore été et n’a strictement aucune fonction dans l’entreprise.
Conséquence de tout ce qui précède (égalité financière, propriété à part égale du capital, non spécialisation, refus du pouvoir), la participation à la Péniche exige un fort investissement, une grande prise de responsabilité et un sens du travail collectif de chacun de ses membres. Concrètement, une réunion hebdomadaire permet de prendre toutes les décisions, des plus générales (orientation de l’activité, développement, temps de travail, salaire, embauche, etc.) aux plus particulières (devis clients, répartition du travail sur la semaine, etc.). Pour le fonctionnement quotidien, aucun travail n’est traité par une seule personne. Le plus souvent, au moins 3 ou 4 personnes ont contribué d’une manière ou d’une autre et sont au courant de chaque dossier. Ce mode de travail très collectif vise à développer le partage, la formation réciproque, l’investissement et la prise en charge par chacun de l’ensemble des travaux. Par ailleurs, la qualité du résultat est meilleure. Bien entendu, ce fonctionnement n’est pas toujours absolument lisse. Mais pour ceux qui ont l’expérience des entreprises traditionnelles, il n’est pas plus difficile à mettre en œuvre et ne crée pas plus de problèmes que la division et la hiérarchie du travail. Plutôt moins…
Lorsque des conceptions ou des manières de faire s’opposent, il n’y a pas d’autorité pour trancher. Il faut donc bien faire preuve d’attention et de respect pour faire évoluer les choses. Bien entendu, l’attention et le respect obligés par le fonctionnement collectif et autogéré améliorent en retour ce fonctionnement.
Parler d’affectif dans les relations de travail est un peu tabou, et peut-être à juste titre : on n’est pas obligé de s’aimer pour travailler ensemble. Pourtant, il nous semble indéniable que le fonctionnement collectif autogéré, par l’obligation d’attention et de respect, amène de l’affectif dans les relations de travail. Et en retour, l’affectif favorise l’attention et le respect de l’autre.
Notre interrogation sur le temps et l’intensité du travail a des origines diverses. Travailler moins pour travailler tous , Travailler trop c’est travailler mal , Plus jamais 60 heures par semaine , On ne se réalise pas que par le travail . Ajoutons Plus on est de fous plus on rit et une paresse naturelle et bien ancrée chez certains… Dès le début, et comme naturellement , le temps de travail de chacun s’est limité entre un 1/2 et un 3/4 temps. Lorsque le travail s’intensifie, nous sommes toujours capables de donner un coup de collier . Le moins longtemps possible… Et l’interrogation sur une nouvelle embauche se fait vite jour.
Plusieurs facteurs nous ont amené à nous interroger sur le plafonnement des salaires. Est-il légitime, dans une société donnée, de gagner plus que sa part du gâteau produit par cette société (le salaire ou le revenu moyen) ? N’est-il pas un peu facile de faire une entreprise autogérée de nantis ? La question de l’autogestion doit-elle inclure celle de la consommation, du temps de travail, des modes de vie ? Lorsque la possibilité de se payer plus que le salaire moyen français (13 700 F brut) s’est posée en 2001, nous avons décidé, sans prendre de décision formelle de plafonnement, de nous augmenter encore de 10 % et de commencer à affecter les excédents au paiement des heures effectuées pour du travail non directement rentable dont nous décidons collectivement de la pertinence (comme des projets de livres, de revues, de sites, ou comme des projets d’essaimage d’entreprises autogérées, ou comme notre participation à REPAS…).
C’est un point important et complexe. Autant on peut s’entendre sur le mode de fonctionnement et ce que doit être le monde du travail, autant on peut avoir des idées différentes sur des activités autres (sujets à traiter dans des livres ou des revues, projets à soutenir, etc.). Comment faire des choix ? Principe de la tontine ou accord sur un projet qui susciterait, sinon l’enthousiasme, du moins l’adhésion de tous ?